Posters (carnet de notes)

C’est maintenant… Un quart d’heure avant de monter sur la scène. C’est là, à ce point culminant de tétanie, que l’envie de fuir me saisit. À chaque concert. C’est systématique. Le groupe qui nous précède termine son set, je ne pourrai plus changer le cours des choses pendant les minutes qui suivront. Pourquoi m’infliger une telle contrainte, une telle exposition publique ? Je me le demande. Pourquoi je fais ça… monter sur scène, avec mon groupe de rock amateur. Chanter.

Plus que quatre minutes, c’est leur dernier morceau. Ensuite c’est à nous. Je cherche le tube de Fleurs de Bach. Un dernier pschiit ! Ce truc ne me fait aucun effet, en tout cas pas à la dose recommandée.

Le trac, il paraît qu’on l’a ou qu’on ne l’a pas… Je l’ai. À chaque fois. Depuis que je suis adulte. De mon enfance, aucun souvenir de ce genre. Même pas pour les oraux du Baccalauréat. C’est quoi le problème, tu y vas, tu racontes ce que tu sais, tu le dis comme il faut, bien construit, décontraction, sourire et hop ! Non, avant la scène, avant de devenir une adulte consciente et perceptible, zéro trac. Préservation de ma zone de confort. Et l’école en fait partie. Pas d’engagements scéniques. Même pas dans mes rêves. La bibliothèque municipale, lieu adapté pour future femme traqueuse…

À l’adolescence, chez mes copains, accrochés aux mur, les posters de Kim Wilde. Et de Blondie ! Je ne comprenais pas le pouvoir qu’exerçaient ces posters sur mes potes. Tous mes potes. Trop loin de moi comme référentiel, une fille rock. Maintenant je sais. Et ce n’est pas qu’une histoire de blondeur. À l’époque j’étais « Les nuits sans être Kim Wilde ». Je regardais les posters, certes, mais pas d’identification et un peu d’incompréhension. À l’adolescence, je ne chantais pas. Sauf dans ma chambre, seule. C’est venu tard, chanter sur scène, comme à peu près tout ce qui demande un peu d’audace et d’aplomb. C’est vrai, on ne croirait pas comme ça. Occupation de l’espace scénique et saisir l’énergie intense du moment. Un vestige : le trac.

C’est l’heure, on se regarde, on accède à la scène. Les musiciens branchent leurs instruments, les ingénieurs son ajustent les balances, je me place devant le micro Shure, regarde le public, respire. Je repense aux posters, on a pris le contrepied. Dans quelques secondes, c’est à nous, les Devil Inside.

Pour prendre le contrepied sur leur nature, les timides font du théâtre. Une certaine fille casanière et littéraire chante du rock musclé et aussi les morceaux de ces chanteuses dont le poster trônait dans la chambre de ses potes…

Extraits Devil Inside: https://youtu.be/l7E7JaEscqc