Que faisons-nous de nos désirs d’enfant ? « Épouse-moi, Tragédies enfantines », au Théâtre La Criée

Vivre ses rêves de jeunesse ou les refouler, les mettre de côté, se ranger, subir la norme, les oublier. Désir vécu ou désir enterré ?

Demesten Titip. Je me souvenais bien du nom atypique de cette compagnie de théâtre. On se demande d’où ça vient, et puis on lit deux ou trois choses et l’explication : anagramme des mots IDENTITÉ et TEMPS. En 2016, la pièce La Gentillesse m’avait énormément plu. J’avais hâte de voir d’autres créations. Alors lorsque dans le programme de la saison 2018/2019 de La Criée, mon radar à anagrammes s’est arrêté sur Épouse-moi, Tragédies enfantines, j’ai corné la page et pris des billets pour cette nouvelle création de Demesten Titip.

Mercredi 27 février, la séance est à 19h.

Nous arrivons en avance. L’atmosphère particulière qui règne lorsque j’entre dans le théâtre parmi les premiers spectateurs est l’un de mes moments préférés. La salle encore vide, les fauteuils levés, le décor sur scène apparent et je me demande si la pièce me plaira ou non, si les acteurs ont le trac, que font-ils en ce moment précis ? Vais-je être embarquée dans un autre référentiel que le mien ? Oui, ce moment qui précède la pièce est spécial et intense, entre promesse et doute. On s’installe au centre, je relis le programme, éteins mon portable, ça va commencer. Ce moment-là aussi, je l’aime.

Ça commence.

Assez vite, je suis dedans, le jeu des acteurs m’embarque, je m’imprègne de l’accompagnement musical de Sébastien Rouiller. Les questions posées par la pièce, j’y réfléchis, je me les pose aussi. Les feuilles mortes sur la scène, comme les symboles de mes rêves d’enfant déchus. J’apprécie le jeu des personnages. Dans la scène de séparation d’un jeune couple, Blandine dit à Adrien « Tu penses que tu agis sincèrement, tu agis en toute bonne foi, et en fait, tu es fait de mécanismes invisibles. » Dans une autre, elle  évoque la cocotte minute, celle qui retient les désirs prisonniers et finit par exploser si on n’ouvre pas le couvercle pour laisser la place à ceux-ci. Adrien, quant à lui, explique à ses parents comment l’enfant sauvage disparait insidieusement, au profit de l’enfant idéal, celui que les parents veulent avoir, veulent aimer. Celui qui n’a plus de désir car il n’est plus sujet. Il devient objet. On réfléchit, mais c’est aussi très drôle, par moments on rit.

Et les adultes ? La jeunesse imagine qu’ils ont toujours été ainsi, normés, casaniers, imergés de vie domestique et de tarte aux mirabelles. Que nenni. Ils étaient eux aussi des êtres désirants, qui dansaient, faisaient même des voyages au Japon ! Et puis progressivement, ils ont éteint ce feu jugé peut-être trop follet pour être vécu. Ils ont oublié. En tout cas, ils ne savent plus être désirants et ne se souviennent plus trop pourquoi.

Le jeu virtuose des acteurs va crescendo,  et la pièce se termine. Déjà.

On se dit qu’on ne va pas rentrer tout de suite, non, il faut un temps de transition. Alors on s’installe aux Grandes Tables pour un dîner. On y croise les acteurs de la compagnie sortis de leur loge, on aurait envie de leur dire quelque chose, combien on les a trouvés excellents, et puis en même temps, … les importuner comme ça, comme une groupie, je n’y arrive pas. Nous sortons du théâtre. En passant devant Blandine, je prends l’option « gourde », et envoie un signe plus ou moins crypté, un vague et gauche bravo. Dans mon sac à main griffé, achat compulsif compensatoire de mes rêves déchus, il y a le programme. À la maison, je le relirai et tenterai de remettre en place le souvenir de cette pièce, pour cette chronique que j’avais très envie de partager avec vous.

Et vous ? Qu’avez-vous fait de vos désirs d’enfant ?

Allez vite voir la pièce, c’est encore à l’affiche jusqu’au 9 mars 2019, au Théâtre La Criée, à Marseille et au Théâtre du Jeu de Paume les 14 et 15 mars ! « Épouse-moi Tragédies enfantines »