Plus belle la librairie

Celle de notre enfance, qui existe, qui n’existe pas, qu’on aurait aimé avoir à côté de chez soi, qui se trouvait à côté de chez soi, qui revient dans nos rêves, transformée, fantasmée, récupérée par la mémoire, démantelée, réinventée par notre hippocampe, la libraire de notre enfance comme un paradis perdu, aux livres qu’on ne lira plus, mais dont toujours on se souviendra, et on se rappellera la librairie parce qu’il y avait ce livre que l’on voulait et qu’on n’a pas eu, on s’en souviendra parce qu’on allait y chercher le livre du prix scolaire reçu, parce qu’on ne collectionnait pas uniquement les 33 tours, on collectionnait aussi les bandes dessinées, les romans, on collectionnait les figurines autocollantes, on collectionnait beaucoup de choses, les timbres, mais je m’égare, la librairie de notre enfance, qu’elle ait existé, qu’on l’ait fantasmée, inventée, la libraire de notre enfance est fondatrice.

Paris, ville de l’amour, Paris ville des artistes, des poètes, des écrivains, Paris ville aux belles librairies, j’ai ma propre liste de celles que je préfère, telle la plus ancienne, Delamain, l’intello, Compagnie, celles pour les livres en anglais Galignani et Shakespeare and Company, les charmantes, La Belle Lurette et Colette, chacun de mes voyages à Paris comprend la visite de l’une d’entre elles, si ce n’est deux, si ce n’est trois, après tout quand on aime les librairies on ne compte pas, on ne compte même pas les pas pour s’y rendre, on ne regarde pas Google, on s’en fiche des distances, on y va, elles sont toutes belles belles belles, je ne suis pas fidèle, une libraire un jour m’a dit que c’était le propre des grands lecteurs, les grands lecteurs n’ont pas une librairie, ils n’en ont pas deux, ni même trois, ils les aiment toutes, ils les testent, ils reviennent, ils ne reviennent pas, et alors ? ils ne les comparent pas, quand on aime on ne compare pas, on cumule, on ajoute, dans notre repère spatio-temporel il y de la place pour toutes, il y a la liste de toutes celles encore à visiter dans mon cahier, il n’y a plus de place dans ma bibliothèque, et alors ?

Celles dans lesquelles on se perd, … oh ! si la librairie de notre enfance est un paradis perdu, celle dans laquelle on se perd est un paradis retrouvé, et j’en connais plusieurs, Le Bleuet à Banon, une librairie dans une maison jaune aux volets bleus, en milieu rural, plusieurs niveaux, des salles, des marches, des recoins, on ne regarde pas Google, de toute manière le réseau ne fonctionne pas bien dans le coin, laissons le téléphone intelligent dans le sac, perdons-nous, perdons-nous, et partons pour Arles, allons jouer à cache-cache à la librairie Actes Sud, là aussi on déambule, c’est comme à Rome, une ruelle, une place, et dans la librairie arlésienne, un couloir, une salle, je cours je cours, je suis passée par ici, je repasserai par-là, suis-je vraiment passée par ici, je ne sais plus, je suis perdue, partons à   Édimbourg !

C’est là que j’entre dans les librairies les plus insolites, les plus biscornues, les plus adorables, comme une boutique du monde de Harry Potter, un endroit magique, les librairies d’Édimbourg sont magiques, on y vend des livres d’occasion, ils ont peut-être une aura, en tout cas ils sont fascinants, chez Edinburgh Books, j’ai repéré une édition de Ulysses de James Joyce, j’ai pris un escalier qui descendait dans un mystérieux sous-sol, je suis arrivée au milieu de boîtes pleines de vieilles partitions, j’en ai trouvé une de mes morceaux préférés, les Impromptus de Schubert, elle m’attendait je crois, dans ce sous-sol, je suis repartie avec, il n’y a plus de place dans ma bibliothèque, et alors ?

Écrire à propos des librairies, c’est une respiration, d’une traite, quasi sans reprendre mon souffle, je ne veux pas reprendre mon souffle, des virgules mais quasi pas de points, je passe de l’une à l’autre, non je ne veux pas de points, je m’exalte, je voyage, je visualise l’espace rempli de livres, je me fais presque un film, ou alors une série, on pourrait l’appeler Plus belle la librairie.

Chronique publiée dans Le nouveau dévorant No 322, Revue littéraire des cheminots

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