Ne jamais rencontrer ses héros ?

Je raffole des journées passées aux salons du livre. Certes, ces lieux sont bruyants, bondés, il y fait trop chaud, ou trop froid. Pour y accéder il faut parfois payer, on fait la queue pour entrer, une fois enfin à l’intérieur notre vessie nous rappelle éventuellement le temps passé dans la file d’attente et trouver les toilettes relève du défi. Pourtant, ce vacarme littéraire et le parcours enchevêtré qui m’attendent me mettent systématiquement en joie pour quelques heures. À l’entrée des salons, je reçois le sac en tissu qui accueillera les livres dédicacés mais qui, dans un premier temps, me catégorise, valide par le biais du textile mon intérêt pour les lieux. Bienvenue au salon du livre !

Être une grande lectrice et rencontrer les auteurs et les autrices de mes romans coup de cœur est une expérience dont je ne peux jamais prédire le déroulement.

Il y a les écrivains tête d’affiche, les stars. Pour avoir la chance de rencontrer cette catégorie d’auteurs, il n’est pas rare de devoir faire face à plus d’une heure d’attente pour une dédicace, ce pour seulement quelques instants d’échanges lapidaires car, ma chérie, il y a du monde derrière ! Louise Adèle, avec un trait d’union ou sans ? Et voilà c’est plié ! La dédicace est minimaliste, la conversation abrégée. Si l’on s’imaginait pouvoir disserter ensemble ardemment d’un extrait de la page 154 du roman précédent de la star littéraire, cette rencontre tant attendue peut s’avérer déceptive.

Il y a par ailleurs les auteurs qui furent des stars. Dix ans, quinze ans auparavant. Ils sont toujours là, écrivent encore, publient encore, sont encore relativement connus mais ont cédé leur place sur le devant de la scène littéraire. Ceux-là sont un peu plus accessibles. Et je les adore ! En général, avec eux j’adopte la stratégie suivante : attendre un creux d’affluence pour aller à leur rencontre. Et que se passe-t-il ? Eh bien, on se retrouve à discuter passionnément de littérature, et évidemment de leur production littéraire, de leur processus d’écriture, sans compter les minutes et ce jusqu’à ce qu’une autre personne apparaisse dans le champ de vision et nous rappelle que nous ne sommes pas seuls. Dans ces cas de figure, la dédicace est circonstanciée, souvent empreinte d’humour, de sympathie ou de délicatesse.

Et puis il y a ceux qui finissent par me raconter les potins du monde littéraire, ceux qu’il faut mettre à l’aise car l’exercice de la rencontre avec le lecteur leur est plutôt difficile, ceux qui me demandent si je souhaite une dédicace lorsque je leur tend le livre, oui c’est un peu l’idée, non pas de trait d’union à Louise Adèle, ceux qui me regardent et dont je devine que ma tête ne leur revient pas, ceux que je croise aux toilettes et qui, de toute évidence, ne sont pas sympas, ceux qui m’intimident, ceux à qui je ne sais pas quoi dire.

Il y a enfin la catégorie des écrivains que je connais déjà, soit parce que j’ai participé à l’un des ateliers d’écriture qu’ils animent, soit car à raison d’une ou deux dédicaces par an, on finit par se reconnaître et par sympathiser, mais oui je me souviens, pas de trait d’union à Louise Adèle !

Tel que je le mentionne plus haut, l’expérience des rencontres aux salons du livre est imprédictible et peut parfois s’avérer déceptive. Lorsqu’une telle situation se produit, je me souviens de l’adage Ne jamais rencontrer ses héros et me dis que j’aurais mieux fait de m’y tenir et de garder intacte l’image idéale que j’ai construite. On pourrait même considérer cette expérience de la déception comme proustienne en ce sens que l’imagination précède la rencontre. Mais que serait ma vie de grande lectrice sans ces déambulations dans les allées bruyantes des salons littéraires. Que serait ma vie de grande lectrice sans ces dédicaces que je collectionne, que je relis, que parfois j’oublie. Que serait ma vie de grande lectrice sans cette fameuse question des salons : Louise Adèle, avec ou sans trait d’union ?

Chronique publiée dans Le nouveau dévorant No 320, Revue littéraire des cheminots