L’échiquier figé en milieu de partie, le Rubik’s cube construit en étoile posé sur une pile de magazines dans la véranda, la reproduction de La lectrice de Robert Delaunay qui penche d’au moins cinq degrés, objets immobilisés, en arrêt dans le temps, j’ouvre la fenêtre.
On dit que raconter les événements est une manière de les revivre. Dans certains films de Sophie Letourneur, raconter l’événement devient le film.
Les verres vides, les bouteilles entamées, le tapis taché par les miettes de pizza, le fromage sur la table qui commence à dégouliner, vestiges d’une soirée entre amis. L’éclipse de Lune, on ne l’a pas vue, on a ri, on a bu, on a beaucoup parlé. Ils ont quitté la pièce, on s’est dit à bientôt, on s’est dit que la fête était réussie, ils sont rentrés, je suis seule. Je rassemble les assiettes en carton, les propres de côté, les sales dans la poubelle. Il reste une moitié de pizza, frigo. Quelques macarons, dans ma bouche. Une demi-bouteille de champagne sur laquelle je colle un post-it imaginaire À boire demain. La pièce se vide, la poubelle est pleine. Corrélation négative entre deux espaces après la fête, transfert physique, la disparition des preuves de notre joyeux bazar d’un soir, dont les vestiges atterriront dans un container.
Je referme la fenêtre, je prends le sac poubelle, j’ouvre la porte. Il est trop tard pour l’éclipse de Lune. L’anse du sac poubelle plein me scie les doigts. Je me traine jusqu’au container, je ne suis pas pressée, je n’ai pas envie de faire disparaître les preuves. Après la disparition, on ne sait plus si les choses ont vraiment existé. Après la fête, on remet tout en place dans la maison, on efface les traces parce qu’il le faut bien, surtout si les traces sont poisseuses, on jette les gobelets en carton recyclé et on se sert un verre d’eau dans l’un des verres habituels rangés dans l’armoire de la cuisine. Le carrelage colle un peu, le plan de travail héberge encore les restes. Car il y a toujours trop à manger. Pendant la fête, le buffet déborde tandis que quelques heures avant, on craignait de manquer.
Le sac poubelle tombe dans le container, deuxième transfert physique. Les vestiges de fête voyagent. Le chat de la voisine me regarde. Il n’aime pas les fêtes, qui font trop de bruit et troublent son intrinsèque flegme félin. Je rentre, le chat me suit. Il a senti que la fête était finie.
Le silence contraste avec le niveau sonore des heures précédentes, il est à la fois reposant et déprimant. Le chat, je le devine, n’est pas de mon avis, il qualifierait ce silence d’accueillant. Je refais le tour du salon, il reste un gobelet en carton sur le bout de canapé, quelques gouttes de vin rouge au fond du verre ont envie de témoigner. Sous le canapé, une tomate cerise a roulé. Je peux encore raconter quelque chose. Je peux encore revivre cette soirée.
La reproduction de Robert Delaunay penche toujours, je redresse le tableau, cet ordre géométrique retrouvé me donne l’impression que le tic-tac du temps reprend son cours, que la trêve festive est dès lors réellement terminée. Le chat de ma voisine s’en fiche complètement, je lui sers un peu d’eau fraîche, il est satisfait. Je range l’échiquier dans son boitier, les pions ne protestent pas, les tours penchent, les cavaliers capitulent, les fous voudraient que la fête reprenne, la dame se retire dignement et le roi rend sa couronne. Fin de partie.
Je me retrouve contemplative devant le Rubik’s cube qu’un invité, pendant la soirée, a construit en étoile. Pour ma part, je n’ai jamais réussi à dépasser le deuxième rang. L’ami m’apprendra. Je veux être capable de l’élaborer, je veux comprendre l’algorithme du cube coloré.
Après leur disparition, on ne sait plus si les choses ont eu lieu, si elles ont vraiment existé. Ce dernier vestige de la fête est mon témoin, un cube à facettes que je vais garder intact, dont la forme étoilée symbolisera les événements. Après la fête, il reste toujours, quelque part, un objet qui incarne et raconte à mon âme la joyeuse soirée. Il suffit de le repérer.
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Chronique publiée dans Le nouveau dévorant No 321, Revue littéraire des cheminots
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