Wanderer, une larme échappée des fleuves afghans

Plus un fauteuil de libre dans la salle du théâtre de la Criée, la représentation s’ouvre sur une scène filmée, un écran, quelques secondes. Le fleuve afghan, un enfant, on l’invite à sauter dans l’eau, il n’ose pas, il rit, décampe. La scène est joyeuse, l’écran s’éteint. L’artiste nous dit L’enfant n’a pas sauté. Une interrogation depuis : La possibilité existe-t-elle encore, l’enfant sautera-t-il un jour joyeusement, dans le fleuve afghan ? C’est par cette scène innocente et enfantine que nous est introduit Wanderer, une larme échappée des fleuves afghans, récit autobiographique de Abdul Haq Haqjoo.

Wanderer comme vagabond, Wanderer comme un W ou le souvenir d’enfance, Wanderer, lost in translation. Abdul Haq Haqjoo se définit lui-même comme ce vagabond, voyageur forcé à l’exil qui à trois reprises a dû quitter son pays, l’Afghanistan. Wanderer, un projet entre le documentaire et le théâtre, une épopée autobiographique à la construction narrative non-homogène, comme pour exprimer les cassures et la perte d’identité. Ainsi, la fragmentation, la discontinuité et les différents supports reflètent les exils, Pakistan, Allemagne, les retours en Afghanistan, et depuis 2021, l’exil à Marseille. L’autobiographie est choisie comme procédé par l’artiste, tandis qu’en Afghanistan le JE est un affront. « Je suis né le… », pourrait s’apparenter à un élément traditionnel de l’autobiographie. Pourtant, dans ce parcours de vie raconté par Abdul Haq Haqjoo, la date de naissance prend ironiquement une autre dimension. Car de ses exils, l’artiste hérite de deux dates de naissance administratives. Ainsi, nous narre avec humour l’artiste « Je suis né deux fois ».

En effet, elle ne manque pas d’humour, cette épopée. Un souvenir de jeunesse de son exil berlinois : lui, deux autres garçons et trois filles dans la même pièce. Dans la même pièce que des filles, … il n’en dort pas de la nuit ! L’humour est certes présent, mais par moments c’est l’émotion qui submerge l’artiste. Elle m’envahit par procuration. Car il faut se le représenter ce déracinement itératif. Il faut tenter de l’imaginer cette vie de vagabond. Comment ne pas perdre pied sur des fondations qui se dérobent ? Comment se souvenir ?

Les Playmobil, et plus universelles encore, les marionnettes, objets représentatifs de l’enfance, sont utilisés par l’artiste, comme pour redonner la parole à l’enfant d’Afghanistan. Les marionnettes racontent et permettent une prise de distance. Les marionnettes font partie du peu que l’artiste a pu emporter dans son exil. Les marionnettes pour garder un pied dans le fleuve afghan et ne pas oublier. La tendresse est contagieuse, nous dit Abdul Haq Haqjoo à la fin de sa narration. Pourvu qu’il ait raison !

***

Je remercie chaleureusement HdH – Hasards d’Hasards pour cette invitation.

Wanderer, une larme échappée des fleuves afghans
23 et 24 avril 2025 à La Criée – théâtre national de Marseille
Travail de thèse-création de Abdul Haq Haqjoo
Théâtre d’objet, théâtre de marionnette, jeu d’acteur et vidéo