Billet d’humeur, Mon écran et moi

Lorsque l’ophtalmo a terminé l’examen de mes billes couleur café et m’a dit Votre vue a baissé, j’ai répondu Docteur, personne n’est parfait. Filtre anti-lumière bleue ? a demandé l’opticien. Absolument ! Depuis mes nouvelles lunettes, j’ai envie de repeindre tous les murs de la maison et les nuages me racontent à nouveau des histoires. Depuis mes nouvelles lunettes, résultantes de ma vue altérée, c’est un peu le froid entre mon écran et moi.

L’écran Netflix, le plus facile. Celui de Ce soir chui complètement crevée… Netflix le formaté, son catalogue addictif, ses séries, ses mini-séries. Ma série de la semaine, Beckham. 1996, le jeune David Beckham de 21 ans joue pour Manchester United contre Wimbledon et inscrit ce mythique but depuis la ligne du milieu de terrain. Mon écran sait défier l’algorithme et me sidérer. L’écran shopping, le plus coupable. Cela commence par du lèche-vitrine 2.0, cela se termine par quelques clics et un numéro de carte bancaire. L’immédiateté annulative de friction. Quelques clics et Merci pour votre commande. Oui, mon écran est poli. L’écran écriture, le plus exigeant, mais néanmoins celui qui clarifie mon illisible graphie. Celui qui a sauvé ma vie de gauchère. L’écran du boulot, le plus aporétique. Record de clics, killer de l’âme et de l’intellect. Celui qui se fond dans ma vue, à la fin de la journée mon écran et moi ne formons plus qu’un. L’écran réseaux sociaux, le plus indiscipliné, résistant aux alertes de temps d’utilisation maximum, insensible aux listes de résolutions. Mes pouces scrollent, scrollent encore, et mes yeux suivent absurdement et inlassablement le mouvement, jusqu’à la cybercinétose.

À la lumière des séries des années 90, on se rend compte à quel point notre environnement a changé, combien l’écran a modifié nos comportements, nos perceptions. Ces années-là prennent un air de paradis perdu, même pour les millennials. Netflix en reconstitue le parfum et l’esthétique dans des séries comme Stranger Things, suscitant dans la foulée un nouvel engouement pour Kate Bush. Bob Dylan interdit les téléphones portables lors de ses concerts et réussit ainsi, pour deux heures, à nous ramener dans une dimension poétique sans écrans, sans hashtag, sans repères géolocalisables.

Ce soir, toujours devant mon inséparable, ma moitié, mon écran, sur youtube je plane, rêveuse et nostalgique, devant ce live de 1994. Le groupe Mazzy Star un 10 février 1994 au Shoreline Amphitheatre. Hope Sandoval chante Fade into you. Je lis les commentaire d’internautes I did’nt realize it then, but 1994 was practically another planet compared to nowNo cell phones… people just sitting and listening to an amazing voice. J’observe l’atmosphère du concert, les tenues, les regards, j’ai envie de m’offrir une Cole Clark, de mettre deux jeans et deux tee-shirts dans un sac, de partir quelque part, ailleurs, dans un van. Loin de mon écran.

Tu viens avec moi ?

I look to you, and I see nothing
« Fade into you », Mazzy Star