Ce phénomène est récurent, et excessif, je dois l’admettre. J’ai beau me trouver un brin puérile, voire ridicule, on ne pourrait faire autrement que de me qualifier de groupie. Je suis une lectrice groupie. La groupie de l’écrivain. Elle l’aime, elle l’adore / C’est fou comme elle l’aime / C’est beau comme elle l’aime !
Le scénario est toujours le même, on n’aurait pas non plus tort de me qualifier de prédictible. Une groupie lucide et prédictible. Elle rêve de la vie d’artiste ! Cela commence donc par une lecture. Le point de départ ? Un auteur ou une autrice que je ne connais pas encore. La découverte d’un roman. Ensuite, se passe cette chose magique que l’on aimerait qu’il se passe à chacune de nos lectures. Enthousiasme ! Transcendance ! Le roman est sublime, la forme audacieuse et l’auteur ou l’autrice dégage une bonne dose d’ironie, ingrédient indispensable à son éligibilité. Je suis la groupie des ironiques. Parfois les idées émises m’embarquent. Mais la plupart du temps, c’est le texte qui m’emporte, les mots, la magie de cette indéfinissable chose qu’est le style ! Le petit plus : une touche rock & roll. Oui, le lisse m’ennuie.
Alors s’enclenche le processus. Elle sait comprendre sa musique / Elle sait oublier qu’elle existe ! Je m’abonne à sa page Facebook, j’effectue toutes sortes de recherches sur internet et épuise l’occurrence du nom de l’auteur sur Google. Plus je tire de fils et plus la pelote s’avère volumineuse. Et toujours cette question Comment ai-je pu passer à côté si longtemps ? Je lis trois ou quatre autres de ses romans. D’affilée. Immersion totale. Je ne parviens plus à lire d’autres écrivains. Groupie monomaniaque. Je traine sur youtube et visionne toutes les vidéos relatives à l’auteur ou l’autrice. En voiture, je roule en écoutant toute émission de radio disponible sur mon idole. Ma fille relève le phénomène, sans surprise, elle a l’habitude. Narquoise, elle me lance un « C’est ton nouveau chouchou ? »
Parfois l’auteur ou l’autrice est aussi scénariste ou ancien membre d’un groupe de musique plus ou moins obscur. Faut-il expliciter mes fouilles archéologiques visant à retrouver trace des films sur tous les catalogues de vidéo à la demande ? Dois-je avouer que les quelques morceaux dudit groupe de musique plus ou moins obscur, retrouvés sur une plateforme de musique, et affichant sept fans, huit depuis moi, passent en boucle sur ma liste d’écoute ? Est-il convenable de révéler que, tout comme on fredonnerait le refrain d’un morceau adoré, je parle en citations échappées des romans adulés ? Ma fille pouffe.
Mes meilleures chroniques littéraires sont le fruit de la « lectrice groupie ». Je me nourris de cet état incitateur. J’y puise mon enthousiasme et la conviction qu’être lectrice est mon itinéraire favori. J’en extrais même une forme d’inspiration pour mes propres écrits. Alors, je ne suis plus seulement la groupie, mais tente de devenir le disciple. Cela peut me jouer des tours, me perdre, m’emporter temporairement vers une voie qui n’est pas la mienne. Groupie sous influence.
Ainsi s’amorce la descente. Il le faut bien, les passions dévorantes ne durent que le temps de la dévoration. Qu’est-ce qu’elle aurait bien pu faire / À par rêver seule dans son lit ! Une fois que j’ai tout lu, tout écouté, tout balayé, tout cité, je me sens vide. Déflation de la groupie. Une forme d’errance commence. Tout d’abord, devant ma bibliothèque, mes yeux parcourent les livres et cherchent un espoir. Sur ma liste musicale, je réintégre l’habituel cocktail de morceaux rock, électro ou vieux tubes me rappelant mes affreuses coupes de cheveux des années 80. Les remarques moqueuses de ma fille se tarissent.
Mais tel un Don Juan en quête de la femme idéale, je suis la groupie à la recherche de l’écrivain idéal. Lecture sans arrêt jusqu’au terminus ! Elle fout toute sa vie en l’air Et toute sa vie c’est pas grand-chose ! Jusqu’au moment où, de manière itérative, je me retrouve à nouveau au point de départ. Cela commence donc par une lecture… Forme audacieuse, ironie, style. Il faut que je m’abonne à sa page Facebook ! Elle l’aime, elle l’adore / C’est fou comme elle l’aime / C’est beau comme elle l’aime !
Chronique parue dans la revue Le nouveau dévorant No 310 Septembre 2022